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Atlas d’Iomadach - Gujmaal et l’incident de Varnn

J’étais assis sur un banc bordant la place principale de Varnn, absorbé par l’effervescence régnante lorsque la nouvelle tomba. Tout d’abord je n’y compris pas grand-chose, cette vie que j’observais alors sembla tout d’un coup s’évanouir. Elle se transformait, devenant cette force incontrôlable, chaotique. Les gens criaient, les murmures se transformaient rapidement en déclencheur de panique et, là où il y a encore quelques minutes j’étais afféré tranquillement à écrire dans mon journal, tout en renvoyant de temps à autre le ballon que me lançait, non sans un malin plaisir, le gamin qui jouait à quelques mètres de moi, je me retrouvais dorénavant dans le coeur même du maelstrom.

J’ai toujours pensé que la vie des Noooo n’était qu’un éternel recommencement, un cycle sans fin, un serpent qui se mord la queue, s’avale, se digère, s’expulse puis recommence. Encore et encore. Ou tout du moins, c’est ce qu’on m’avait enseigné, ce que j’avais pu lire dans les rapports de mes pairs.

Arrivé quelques jours auparavant sur la planète, j’avais pris le temps de faire le tour des différents peuples, de vagabonder dans les méandres temporels de l’Innluunach, de me perdre dans les champs des plaines de Meudach. Fascinante Iomadach.
Ce monde l’était, assurément, comme beaucoup d’autres d’ailleurs, mais il y avait une diversité à nulle équivalence dans tout le Faraich.

En arrivant à Varnn j’avais bien ressenti le Lien, on ne m’avait, encore une fois, pas menti en m’envoyant sur ce monde.
C’est drôle qu’à chaque fois que je pars comme cela, les doutes m’emplissent sur la véracité des informations que l’on me transmet, sur l’importance de ma présence. À chaque fois je me dis qu’il va forcément y avoir une erreur de jugement à un moment, une fois où rien ne se passera d’important, où rien ne sortira de mon rapport.
Et pourtant.
Épuisé par des jours de marche, j’arrivai donc aux portes de la ville. J’y entrai à l’arrière d’une charrue transportant les récoltes des champs bordant la ville. Jaaruln, le paysan ayant accepté de me transporter contre une petite pièce, était fantastique. Coiffé d’un béret plat, drapé dans ses vêtements d’une simplicité et pourtant d’une sophistication folle, il marchait à côté du bétail tractant la charrue, la récolte, et ma personne. Il était bon de voir un être regarder avec tant de tendresse les bêtes à côté de lui, d’observer à quel point il en prenait soin et veillait à ce qu’elles ressentent ce lien créé.
Moi qui suis un vagabond des mondes, l’exception n’est pas dans la méchanceté, mais la bonté.

Jaaruln, arrêtant le transport, m’invita alors à me réchauffer dans la taverne proche. Je n’ai pas précisé que dans cette région du monde, les habitants sont habitués à la température peu élevée, peut-être ont-ils développé, au fil des générations, une sorte de seconde peau isolante. En tout cas, moi j’avais froid, grand froid même, et pourtant je m’étais bien préparé avec mon empilement de couches.
En entrant dans la bâtisse, il faut être préparé aux effluves d’alcool, de sueurs et l’humidité ambiante. Le feu réchauffe la pièce, les tables sont étonnantes de par la forme. En croissant, elles permettent d’y être nombreux, et pour autant de ne pas se renfermer dans l’entre soi, elles forcent à engager la conversation avec autrui. Une première pour moi, devoir engager la conversation, ne pas être qu’un simple observateur, prendre part à quelque chose, en découvrir les répercussions, les accepter, les assumer. Je serais un piètre rapporteur si je vous ne disais pas que le stress, à ce moment-là, prit le dessus et m’envahit fortement.

Il faut que tu saches lecteur que d’ordinaire je ne suis qu’un simple observateur, mon rôle étant de simplement regarder et restituer. En aucun cas je ne peux, dois intervenir dans des affaires autochtones.
Or, ce qui semble être une banale discussion peut s’avérer être un évènement pivot dans la vie d’un Homme. Cet Homme pouvant être un élément majeur d’un changement de schisme.
Et donc, me voilà dans cette taverne, bien détendu par les chopes pleines qu’alimente Jaaruln, goguenard, riant de bon coeur en les remplissant.

Je n’ai pour ainsi dire presque aucun souvenir de cette soirée. Mon corps ne semble pas meurtri, excepté ma tête qui me rappelle à quel point l’alcool Humain est un piège.

Varnn est une ville fascinante. Battie sur des fondations anciennes, elle s’étend à perte de vue. À pied il faut quatre heures d’une marche soutenue pour la traverser. De plus elle n’a aucun plan, aucun schéma. On sent ici l’évolution anarchique d’un village en bourgade puis en ville. Cosmopolite, elle offre des architectures diverses, et ce au sein d’un même secteur. Il n’est pas rare de croiser un bâtiment en terre construit par les Shapul côte à côte avec ces maisons en trompe-l’oeil des Terjulick. Les gens se croisent, parlent dans leur propre dialecte, les moniteurs accrochés en pendentif autour du cou se chargent quant à eux de traduire le tout.

Et puis quelque chose dans l’air se matérialise, lentement. J’en ressens le trouble assez rapidement. Effectivement il se passe quelque chose d’important ici, pour es Noooo, pour le Faraich.

Assis sur un banc bordant la place principale de Varnn, je suis désormais au coeur même de la révolte. Et si je dois être le plus franc possible. Il se pourrait bien que j’y sois pour quelque chose.

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