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* Qui ? * Quoi ? * Où ?

Tranche de vie : Mélène

Robert était tranquillement assis sur une herbe bien confortable, scrutant le lac toujours dans l’attente de la Bête et de son copain, non, c’était bien plus qu’un copain en fait. Pas facile de qualifier exactement ce qu’il était pour lui, lui qui se débrouillait assez difficilement avec ce que les autres apprennent en général assez facilement à l’école…

« Un âne, un cheval de trait ou un cheval de course, c’est pareil : tous les trois ont le droit de vivre et de manger. Ils apportent chacun quelque chose à l’édifice. »

Jamais il n’avait oublié cette phrase prononcée par son instituteur, Jean, Jean Bonnifait il s’appelait… Le problème c’est que tous les autres avaient oublié la phrase, et lui était resté l’âne de la classe, mais la phrase lui faisait encore du bien quand il la murmurait. Bref, l’homme à l’absence de vêtements et aux multiples poils roux n’était pas là aujourd’hui, quoi qu’il fût pour lui. Mais sa présence lui faisait toujours du bien, côte à côte, silencieusement la plupart du temps.

Robert était donc tranquillement assis sur une herbe bien confortable quand les larmes commencèrent à ruisseler le long de ses joues, chaudes, des yeux jusqu’aux coins de la bouche. Son nez commença lui aussi à couler, Robert renifla assez inélégamment, puis porta son coude vers sa bouche et laissa une longue traînée de mucus sur son bras poilu, mais laissa couler le long de ses joues, sentant chacune des larmes progresser doucement. Il savait qu’il ne servait à rien de les essuyer car sitôt l’eût-il fait qu’une nouvelle aurait pris la suite des autres.

Une minute avant il était en train de regarder quatre mésanges,deux nonnettes avec leur calotte noire, et deux charbonnières avec leur jaune caractéristique, se régaler des graines de millet qu’il avait apportées au fond d’une de ses poches, ce que ne pouvait pas faire son pote le naturiste. Le ballet était assez bien réglé : l’une après l’autre elles venaient sur la planchette, picoraient quelques graines, puis laissaient la place aux deux autres. Robert, sans être un spécialiste, aimait les oiseaux. Le rouge -gorge qui semblait s’amuser à vous regarder, les hirondelles qui l’été viennent boire en frôlant la surface de l’étang, les troglodytes mignons avec leur petite queue relevée, les rouges-queues… Mais ceux qu’il aimait particulièrement c’était les mésanges…

La Mélène Nonnette, et la Mélène Charbonnière.

Et c’est là que les vannes s’étaient ouvertes. Tout était remonté. Lentement, puissamment, douloureusement. Et, paradoxalement, des immenses bouffées de bonheur aussi… Les portes fermées depuis si longtemps s’étaient ouvertes. Souvenirs et sensations s’entrelaçant comme des brins de glycine autour d’une vieille grille en fer forgé. Sensation de plénitude avant, sensation de vide après. Le plein, le vide mais pas de larmes.

Les adultes étaient tous si affectés que personne ne s’étonna du petit garçon qui ne versa pas une larme. Il restait sagement là où on le posait, jouant avec sa petite Jeep orange aux pneus gris en caoutchouc souple, son jouet le plus précieux. Bien évidemment on lui avait dit que sa mère était morte, qu’elle était partie, et lui attendait simplement qu’elle revienne. Il ne comprenait pas bien pourquoi tout le monde avait l’air si différent. Sa mère était déjà partie, non ? Et elle était toujours revenue, il suffisait d’attendre… Alors il attendait. Il attendait sa mère, il attendait sa Mélène. Et les adultes n’avaient plus jamais parlé de Mélène en sa présence…

Mélène Nonnette, Mélène Charbonnière.

Quand il se réveillait le matin dans son lit aux draps si bien bordés qu’il arrivait à peine à bouger, il l’appelait : Maman !!!! Maman Mélène !!!! Et toute la journée il l’appelait : Mélène !!!! ‘Iens Mélène, ‘iens là !!!! Il adorait prononcer ce nom : Mélène, Mélène, Mélène. C’était bon, c’était chaud, ça chatouillait, ça riait, ça berçait, ça chantait, ça consolait, ça sentait bon. Un seul nom qui était tout.

Ralf, de son nom complet Rorgan Alfrreudemb Lazorj Fenndulenn, aurait pu raconter à Robert pourquoi en regardant quatre mésanges se boulotter quelques graines de Millet le nom Mélène était remonté à sa conscience du tréfonds de ses souvenirs, il aurait pu lui raconter que les arbres, et tout particulièrement les chênes, aiment voir les moments de pur bonheur des enfants, que rien n’est plus délicieux de la part des humains que ces moments là, quand ils courent et se jettent dans les bras de leur père ou de leur mère, que ce qu’ils dégagent alors est un des plus subtils et des plus purs parfums produits par ces animaux qui se tiennent sur deux pattes.

Peut-être que les arbres, qui restent attachés au lieu qui les a vu grandir, jalousent un peu ces moments de course effrénée vers les bras qui se tendent vers vous. Il aurait pu lui raconter qu’un chêne avait assisté à ces moments de bonheur du petit Robert, et qu’il les avait partagés parce que les chênes avaient pour principe de partager tout ce qui est bon, et qu’ainsi le souvenir de sa maman Mélène était et serait toujours présent dans cette région du vaste monde où la parentèle de Ralf était installée depuis l’aube des temps…

Il aurait pu lui raconter que sa mère aussi aimait disposer quelques graines pour les oiseaux, que sa Mélène aimait les regarder avec son petit à elle collé contre son ventre, partageant la chaleur du dos de l’un et la chaleur du ventre de l’autre, qu’elle aimait lui dire le nom des oiseaux, il aurait pu lui raconter que quand elle disait mésange, lui répondait Mélène, il aurait pu lui raconter que c’était devenu un jeu pour eux. Mésange. Mélène. Mésange. Mélène….

Ralf aurait aimé lui dire tout ça, lui dire que jusqu’à la fin du Temps des Chênes le nom de Mélène serait toujours associé au nom de mésange, que Mélène existerait toujours…mais les hommes ne comprennent pas très bien le langage des arbres.

Et sincèrement ça n’aurait sans doute rien changé au problème : Robert n’avait plus de Maman, et ceci perdurerait jusqu’à la fin de son temps à lui.