La déshumanisation de la santé

C’est un fait, depuis deux ans les instituts de formation au métier d’aide-soignant n’attirent plus les foules et l’année prochaine suit la même lancée. Pourtant le métier d’aide-soignant est un métier où le chomage est un mot étranger, où on compte plus d’offres d’emplois que d’aides-soignants disponibles.

Alors pourquoi n’arrive-t-on pas à former suffisamment ? Serait-ce parce que les métiers de la santé sont en train de perdre leur part d’humanisme ? Essayons de faire un point subjectif.

L’une des choses que j’entends revenir le plus dans les discussions est la reconnaissance trop peu existante du métier d’aide-soignant. Il est vrai qu’au sein d’une structure hospitalière les médecins et infirmiers sont plus valorisés et sont également amenés à travailler ensemble de part leurs fonctions respectives, ce qui amène bien-sûr un médecin a plus facilement reconnaître un infirmier qu’un aide-soignant.
Il est également essentiel de signaler que ce manque de reconnaissance ne vaut pas exclusivement pour l’aide-soignant, simplement qu’il est moins médiatisé que celui de l’infirmier. Ce dernier porte sur son dos une responsabilité immense dans le séjour d’un patient en structure. Un vieil homme disait d’ailleurs :

Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.

Le souci c’est qu’il n’est pas ici question de pouvoirs, mais de moyens et que sans moyens mis en œuvre pour assurer un environnement de soin décent, les responsabilités ressemblent plus à des fardeaux…

Le travail de l’aide-soignant est basé sur le contact humain, nous sommes amenés à assister des hommes et des femmes dans les gestes du quotidien pour préserver et rétablir de ces êtres fissurés la part qui fait de nous tous des humains.
Ce qui fait que bien souvent la reconnaissance est là et qu’un séjour a l’hôpital est souvent associé à l’aide-soignant. La reconnaissance des collègues passe alors pour moi en second plan car, seul le patient m’importe plus que tout dans mon boulot. Alors s’il sort rétabli c’est une victoire, s’il sort sans avoir recouvré la santé il faut alors analyser cela et en tirer des enseignements.

Dans le public la reconnaissance salariale est bien présente et on ne note qu’un faible écart de salaire avec les infirmiers. Dans le secteur privé, en revanche, le salaire est plutôt une constante variable qui évolue d’un SMIC avec quelques euros de plus à un salaire équivalent au secteur public. Le privé manque cruellement de personnel, ou plutôt le personnel n’a plus l’envie d’y aller, que les grandes cliniques commencent à offrir des primes pour le personnel capable de se faire rabatteur pendant ses heures de repos. Pitoyable…

On peut voir également les horaires de boulot comme un frein. Car oui l’hôpital et les structures de soins ne ferment pas et c’est tout naturellement que le personnel est amené à travailler le week-end (un sur deux en général) ou de nuit. Le travail en 28 peut également freiner car il est parfois épuisant, surtout qu’en structures hospitalières les périodes de repos sont plus souvent d’un seul jour par-ci par-là qu’un traditionnel doublé weekendien.

Le travail d’aide-soignant est assez méconnu et peut parfois dégoûter car s’occuper de personnes c’est les assister dans tous les gestes de la vie quotidienne : Manger, se laver, Éliminer.
Avec le manque de personnel il est courant de passer sa matinée dans la merde, sans avoir trop le temps de lever un peu la tête vers la personne dont on s’occupe pour établir un contact plus profond. C’est surtout vrai en EHPAD où la charge de travail couplé avec ce manque de personnel est tels que la profondeur n’y est plus, ni la qualité d’ailleurs.

Dans une structure hospitalière il existe souvent une équipe dite de la suppléance, elle se veut mobile et navigue de services en services pour remplacer les arrêts et les sous-effectifs dus aux vacances du personnel. Hors depuis un moment cette suppléance officie plus comme une équipe essayant de colmater les grands vides dans les services lié à une politique drastique d’optimisation du rapport soignant/patients.

Quand j’écoute les collègues ayant de la bouteille j’entends souvent cette fameuse phrase, qui doit sûrement s’incruster automatiquement dans le vocabulaire de tout bon quinqua en puissance :

C’était mieux avant

J’entends souvent que, maintenant, l’esprit d’équipe du monde hospitalier a disparu, qu’il se meure au profit d’un individualisme du personnel. Et là je pense que cette analyse ne s’applique pas uniquement aux hospitaliers mais belle et bien à la société dans son ensemble. Le monde a évolué et il est vrai que le repli sur soi est à la mode en ce moment. On l’observe d’ailleurs dans divers domaines comme la politique où la montée du nationalisme, du protectionnisme sont des exemples frappants.

Le business prend peu à peu le pas sur l’humain et l’impact est flagrant. On glisse doucement d’un métier de soin, de restauration physique et mentale à un métier où l’argent mis sur la table par le patient influe sur nos actes. Où le soin n’est plus l’élément clé et où on nous vend des termes nouveaux comme cocooning (envelopper, emmitoufler).

Des services de conciergerie commencent à arriver dans les hôpitaux publics. Services gérés par des entités privées, elles se proposent moyennant un joli paquet d’euros de venir vous emmener le pain, le journal, un café ou encore une tablette et un coffret de chocolat. J’y vois là un impact à double tranchant.

Le souci c’est que tout cela impacte les personnes présentes, il faut être rentable pour survivre et donc les séjours en structures hospitalières se réduisent. Parfois on se demande en voyant partir la personne en brancard, clairement non rétabli, où on se trouve et dans quel sens on va.
L’optimisation du rapport personnel/patient est également un mot à la mode et il n’est pas rare de voir des services d’une trentaine de lits pour seulement 3 ou 4 soignants. La majeure partie du temps il n’arrive rien de grave fort heureusement, mais cela vaut-il le coup ? Au risque d’avoir de petits désagréments qui, dans le milieu hospitalier, peuvent vite dégénérer et voir arriver le brancard de la morgue ? Peut-on sereinement venir travailler en sachant qu’il nous faudra veiller et s’occuper de 6 ou 8 patients. Deux bras et un cerveau pour huit vies ? Est-ce humain ?

Budget, budget, budget, c’est le mot en ce moment. Tout est budgeté et rien ne doit dépasser d’un centime. Quitte à prendre des produits moins efficaces, à restreindre l’usage des différents produits. Je conçois parfaitement que le temps de l’opulence est loin et qu’il faut faire attention aux dépenses publics mais, à quel prix ? Au détriment des patients.

Où va-t-on ?

Je ne saurais dire s’il existe un lien entre cette déshumanisation et la montée du racisme dans les hôpitaux mais c’est flagrant, et aberrant, d’entendre ce qui est dit par certains soignants.

Encore des assistés qui sucent notre argent

Tiens, regarde le nombre de gamins…les allocs

Toute façon eux ils viennent de insérer votre cité préférée, une bombe la dedans je te mettrais moi, ça ferait du bien je te dis.

Moi, les roms j’aime pas m’en occuper ils sont cons.

Ouais l’humain est sympa, accueillant, tourner vers son prochain. Dans le monde hospitalier je ne pensais vraiment pas tomber si bas. Enfin bon, le tout c’est de combattre ses idées, en rire, les démonter et continuer à offrir un soin humain, envers tous, pour tous, sans différentiation de la sorte. (Car différentiation il doit y avoir parfois, mais ça c’est le sujet d’un prochain billet).

Ce billet est une extension au mouvement de grève national du 7 mars 2017, dans la fonction hospitalière il n’est pas possible que tout un service face grève ensemble car, il faut le dire, il nous reste toujours bien des humains hospitalisés qui méritent notre attention, notre affection. Alors plutôt que de se taire, d’être réquisitionner pour aller travailler et ainsi ne pas manifester son mécontentement, un petit billet ne fait pas de mal.

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