Captain American, toucher à une icône populaire

En tant que grand lecteur de comics j’apprécie tout particulièrement lire des histoires de super-héros. Tout le monde en connaît au moins un, qu’il provienne de Marvel ou DC ils sont entrés dans la culture populaire. Et comme tout symbole il y a toujours un vent qui se lève lorsqu’un auteur décide de chambouler un peu le statu-quo.
Est-ce un mal ?

Cela va faire maintenant sept ans que je dévore des histoires d’humains augmentés aux armoires remplies de slips aux couleurs flashy. Sept ans que je découvre des scénaristes et des dessinateurs, sans oublier bien sûr les coloristes, qui me racontent des histoires inventives, intelligentes (pas tout le temps) amenant à voir un personnage évolué.

Le problème c’est que certains lecteurs de comics n’aiment pas l’évolution quant aux symboles populaires, s’ils aiment une certaine vision du personnage il se peut qu’ils crachent à tout va au premier changement, à la première idée d’histoire voulant renouveler la chose et apporter un vent nouveau.

Rentrons dans le vif du sujet avec la dernière grosse polémique dans l’industrie du comics : Captain America passe à l’ennemie !

Remontons le temps à bord de notre DeLorean pour arriver en mai 2016. À ce moment là Marvel décide de reconduire Nick Spencer au scénario de sa série Captain America. L’auteur est présent depuis un moment et connaît une certaine notoriété dans le milieu avec ces séries (The Fix, Morning Glories ainsi que ses passages sur Secret Avengers ou Superior Foes of Spider-Man).

Il arrive donc sur la série du patriote ultime. Car oui il ne faut pas oublier que les comics sont un médium venant d’outre atlantique et véhiculent des symboles américains dans un pays puritain.
Steve Rodgers, Captain America, est le symbole de la bravoure américaine, de son implication dans la seconde guerre mondiale à son autoritarisme présumé sur le monde.

Dans le milieu du comics le passage d’un scénariste ou d’une équipe créative sur un titre s’appelle un run et c’est à cette date que ce moment que débute celui de Nick Spencer.

L’histoire débute une manière assez classique :
Un Captain America combattant des méchants (bien évidemment un peu typé Allemagne du IIIeme Reich) et c’est à la fin du premier numéro que la chose prend un tournant plus qu’intéressant. On y voit le Captain à deux doigts de vaincre l’un de ses ennemis réguliers (ce qu’on appelle un némésis), mais au lieu de ça il décide d’éjecter son acolyte de l’hélicoptère en proclamant Heil Hydra.

L’HYDRA c’est une organisation terroriste implantée dans le monde Marvel, dirigé par ces mêmes ennemies made in Germany. On est alors interpellé ? Comment ? Pourquoi ? Ben mon gars Nick tu débloques ? Ça va pas tenir la route ton histoire… Sauf que ci au contraire ça tient la route.

Sous couvert d’une histoire ou le symbole américain joue maintenant à l’agent double il narre une histoire bien ancrée dans le réel. En allant d’un Crâne Rouge (Leader d’Hydra) se gargarisant en proclamant un discours public féroce et violent sur l’état de son pays à une icône changeant de camp et reniant tout son passé Nick Spencer, d’une certainefaçon, nous fait pénétrer dans son Amérique actuelle, celle d’un Trump président éclipsant en un rien de temps (et avec une belle dose de conneries) tout ce qu’à pu être l’Amérique d’un Roosevelt ou d’un Kennedy.

Imaginer un peu l’accueil de ce premier numéro dans une société comme celle des États-Unis. Les amateurs chevronnés de comics sont vite montés en pression et on a pu lire des critiques affligeantes comme le fait qu’un personnage créé par des juifs (Jack Kirby et Joe Simmons) passant chez les nazis était une insulte ultime, un non-respect total de l’histoire, une attaque antisémite…
On parle d’une histoire fictive qui a quand même valu à son auteur des menaces de mort ! On marche sur la tête.

« This world is in dire need of saving.
I look around at the corruption, the weakness, the fear — and of course I have my moments of doubt. I wonder if things are too far gone. But this is a war we have to win. … The true Hydra isn’t a collection of marauding thugs, preaching blind hatred and intolerance. It isn’t conquest for conquest’s sake. »


Ce monde a désespérément besoin d’être sauvé.
Je vois bien la corruption, la faiblesse et la peur qui l’entoure — et bien sûr j’ai mes moments de doutes. Je me demande si les choses ne sont pas déjà aller trop loin. Mais c’est une guerre que nous devons gagner. … Le véritable Hydra n’est pas une simple galerie de voyous prêchant une haine aveugle et l’intolérance. Ce n’est pas conquérir pour conquérir.

Voilà le point de départ de cette histoire, et au final après des numéros où le symbole de l’Amérique fût perverti par le vilain Nick Spencer il redevint un gentil garçon, partant sillonner l’Amérique en quête de rédemption auprès du peuple.

Car oui au final ce n’est qu’une histoire et on sait qu’un personnage aussi charismatique et important (y compris pour le porte-monnaie de Marvel) ne pouvait rester un bad guy éternellement.
En revanche Nick Spencer a su combiner une histoire mêlant politique, espionnage, éléments super-héroïques tout en injectant des références aux événements bien réels dans son pays, les modelant pour en faire une histoire dans un monde fictif.

Pousser la Légende Vivante à devenir un dictateur sans pitié était une idée plus qu’intéressante, en renversant les codes l’auteur se permettait de pousser son raisonnement relativement loin. Durant plus d’un an nous avons pu lire cette ascension vers la haine à son état pur et je pense que c’est précisément cela que Nick Spencer voulait faire ressortir. Cette haine sans limite pour tout ce qui ne correspond pas avec sa propre vision des choses, la violence en lieu et place de la parole, du dialogue et des actions civiques.

En tant que lecteur je n’ai aucune envie de lire la même histoire encore et encore, avec les mêmes messages, la même moral et un personnage qui n’évolue pas du tout au fil du temps. Au contraire la puissance et la profondeur des univers créés par Marvel et DC permettent de pouvoir faire évoluer les choses, de raconter des histoires avec des personnages évoluant avec le monde. Certes au bout d’un moment ils reprendront leurs bonnes vieilles habitudes mais seulement dans l’attente d’une idée nouvelle, d’un auteur voulant s’essayer à étoffer un peu plus la psyché d’une icône populaire.

Par le passé les comics ont déjà vu les incursions de l’Histoire en son sein. De l’apparition du V.I.H à la reconnaissance du peuple noir aux États-Unis, les comics ont toujours suivi l’époque. Peut-être est-ce simplement une époque un peu réac’ dans laquelle nous sommes ? Peut-être…

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